
Je viens de laisser Elena, un taxi l’attendait. Je remonte la rue jusqu’à l’immeuble de Liuba, et comme l’ascenseur s’arrête à 23h00, il me faudra grimper les 9 étages à pieds. Se sera la deuxième fois ce soir puisque j’ai déjà raccompagné Natacha jusque chez elle. Ce n’est pas qu’elle habite loin, tout juste une cinquantaine de mètres séparent les deux bâtiments, mais les filles pensent que les rues ne sont pas sures alors...
C’était ma dernière soirée à Vladivostok. J’avais envie de la passer chez Liuba, avec les personnes qui ont le plus comptés pour moi ici, malgré le court séjour que j’ai passé dans cette vile. Plus tôt dans la soirée, j’ai revu Mauro l’italien qui est tombé amoureux d’une russe l’année dernière et l’une de ses amies, Youla qui est journaliste et qui a fait un si mauvais article sur moi. Elle a été impressionnée de mon aventure des premiers jours, aussi m’avait elle demandait si j’acceptais de faire un interview avec elle.
C’est vrai que j’avais pas très bien préparé mon arrivée dans cette ville, nulle part ailleurs non plus, mais ici, en Russie, un manque de préparation devient vite un problème.
J’attaque tout juste la dernière côte, avec le sourire aux lèvres car je repense à mes premiers jours dans cette ville. Pas moyen de trouver un hôtel à moins de cinquante dollars la nuit et surtout pas d’argent liquide sur moi. Je me trimballe donc durant deux jours, mes 30 kg de bagage et matériel photographique dans tout mes déplacements. Un véritable enfer dans cette ville bâti, tout comme Rome (où Nîmes), sur 7 collines. Ce n’est peut-être pas tant les côtes des rues qui me feront souffrir que l’état des trottoirs, routes et passages sous terrain.
En fait cette ville semble ravagée par une guerre que se mène les hommes contre les éléments.
Le déplacement le long d’un boulevard est relativement facile. Il y a toujours au moins un des deux côtés qui bénéficies d’un trottoir aménagé. Mais il faut bien regarder où mettre les pieds car de nombreux trous apparaissent chaque jour. Ici une canalisation est cassée et l’eau creuse sous la chaussée qui s’affaisse au fur et à mesure, là des ouvriers sont passés pour réparer, mais comme on avait déjà besoin d’eux ailleurs, ils n’ont pas pris le temps de reboucher la tranchée qu’ils ont fait ou encore il y a eu une inversion des écoutilles d’accès aux galeries souterraines et la première est tombée au fond du puit alors que l’autre est une embûche sur le passage. Cela en rajoute à l’état des routes qui ressemble à un champ de nids de poules. Toujours est-il que dès que la trace de la main de l’homme a une faiblesse, un peu de verdure reprend place. J’ai même vu sur un carrefour en pleine ville des champignons qui poussaient, vous dire l’humidité qu’il y a ici.
Mais le plus surprenant sont les rues secondaires qui font systématiquement face à la côte. En fait elles permettent de changer de boulevard mais uniquement à pied car très vite la route devient chemin de terre, puis sentier et enfin escalier en bois ou béton dans le meilleur des cas.
L’hiver, la neige peut paralyser la ville pendant plusieurs jours. En fait il tombe ici autant de neige que partout ailleurs dans cette région de la Russie, mais ici, la particularité est qu’il ne neige qu’une fois par mois. La municipalité indique alors à ses concitoyens qu’elle est impuissante devant de tel évènement et que tout comme les longues périodes de verglas à – 20°C, elle s’en remet à Dieu pour l’aider à tout remettre en place.
Au printemps l’humidité revient avec le vent du nord. Elle, elle est omniprésente et lui vous glace jusqu’au sang une fois qu’il à traverser vos vêtements humides.
Quand les pluies des typhons du mois de Juillet arrivent, l’eau dévale des collines et emporte avec elle un peu plus de civilisation. Cela provoque chaque année des inondations fantastiques pour une ville portuaire, mais comme les bouches d’égouts sont bouchées par le terre que charries les torrents qui viennent des hauteurs, l’eau prends la place des véhicules dans les rues et ne s’écoule que très lentement dans la baie.
Tout le monde aime l’automne à Vladivostok. Tout d’abord par ce que le climat y est tempéré, on appelle ici cette période, la saison de velours ; mais aussi par ce que la municipalité devrait bientôt remettre en service l’alimentation collective d’eau chaude. Personne ne sait combien de temps cela durera, mais au moins une douche chaude après un été si humide, cela ne peut pas faire de mal.
Me voilà à l’entrée de l’immeuble, je tire sur la porte et j’entend le contrepoids du ferme porte racler le long de son tube d’acier. Il n’y a pas de la lumière à tous les étages, mais ici cela fonctionne. J’ai aperçu en m’engageant dans l’escalier une publicité sur la quelle une femme blonde est représentée. Incarnation de la mode russe, cette fille est habillée court en bas, transparent en haut et elle est perchée sur des chaussures à haut talon.
Ses chaussures ont des lanières qui s’emmêlent sur son coup de pied libérant tout juste ses orteils qui respirent difficilement sous un vernis écarlate. De grands lacets s’enroulent tout autour de ses molets, supportant aisément ces liens qui soulignent leurs galbes.
Les jambes des russes sont infiniment longues. De quoi remplir plusieurs pages.
Pour leur tenue, les jeunes russes s’attachent à suivre la mode qui leur est présentée par la télévision satellite. Autant vous dire qu’à onze heure du matin, vous avez l’impression qu’elles partent toutes en boite de nuit. Jupes plissées, robes tabliers, shorts moulants accompagnés de petits, petits hauts, parfois à paillettes, souvent transparents, permettent à ses demoiselles d’avoir l’impression d’être sortie habillé. En fait pour un européen il n’en est rien. Les coréens m’avaient dit à plusieurs reprises qu’ils trouvaient les femmes russes très belles. Je ne partage pas tout à fait leur avis. C’est vrai que vous pourrez croiser quelques belles russes, mais ce qui vous fera vous retourner le plus souvent, n’est pas tant un charmant visage qu’un soutien gorge galbé dessous une tunique fleurie transparente ou une jupe si légère et si courte qu’elle vole sous la brise de la côte.
Voilà que je redresse la tête et que je me retrouve déjà à l’entresol, lieu des boites aux lettres. Elles ont cent ans ces boites en métal qui tiennent encore par quelques bouts de fil de fer et une bonne couche de peinture. De toute façon, il n’y a que très rarement du courrier. En dix jours chez Liuba, elle n’a ouvert sa boite que deux fois, pour en sortir de la publicité de l’université d’à côté.
Faut dire que la poste en Russie, ça à l’air d’être quelque chose. Le premier jour que j’ai passé en ville, j’ai voulue aller à la Poste pour envoyer un colis que j’avais préparé à l’aéroport de Séoul mais que je n’avais pas pu envoyé car j’y étais un dimanche. Déjà, j’avais déjà de la chance, j’avais rencontré un Allemand (Oliver) qui parlait anglais et un peu de français et qui était avec sa copine russe (Sacha). Ils m’ont accompagnés à la poste où nous faisons d’abord la queue pour savoir à quel guichet de quel étage nous devons nous adresser. Une fois que nous avons le bon guichet puisque le premier n’était pas le bon, nous faisons la queue pour emballer le colis. Je regarde par-dessus les épaules des gens qui sont devant moi, et je m’aperçois que la préposée au colis, découpe de larges bandes de tissus, qu’elle coud à la main puis qu’elle scelle avec de la cire. Le travail est long et minutieux, mon carton déjà scotché ne fera pas l’affaire, je le sens bien. Effectivement, pas moyen de lui faire emballer mon colis tel quel, elle veut vérifier son contenue. Baguettes chinoises, documents sur la Corée, un drapeau coréen, un objectif et des pellicules. Il y a un problème, visiblement, elle n’est pas d’accord pour que j’envoie les pellicules puisque je peux les faire développer ici, et le drapeau par ce qu’il n’est pas Russe. Cela fait déjà quarante minutes que nous attendons, je n’insiste pas, je sors les objets du carton qu’elle referme et habille de son merveilleux tissu couleur crème. Il nous faut maintenant remplir les formulaires, l’un en anglais, le second en chinois – comment on dit baguette chinoise déjà en anglais ? - Ecrire les adresses destinataires et expéditeur sur le tissu et payer l’emballage du colis. Nous entreprenons la queue suivante pour la pesée du colis, et c’est là que je comprends qu’à la poste russe, il n’y a pas de paiement possible autre que par du liquide. Nous sortons de la poste, moi avec mon colis que je ne pourrais pas envoyer faute d’avoir assez d’argent sur moi. Plus d’une heure de perdu pour rien. Je remercie mes deux amis que je ne reverrais pas et nous nous séparons. Eux savent où aller, moi je n’ai pas encore de domicile, donc je regarde un peu autour de moi avant de choisir une direction.
Je grimpe deux étages et je me retrouve sur le palier le mieux barricadé de la ville. Je ne sais pas qui habite ici, mais le gars à super peur. Il a mis une grande grille en angle droit devant sa porte, ce qui fait qu’en plus de deux verrous énormes qui sont posés sur sa porte d’entrée, il y a une immense serrure et une chaîne qui empêche tout intrus de venir toquer à sa porte. Heureusement que tous le monde n’a pas fait cela dans l’immeuble, j’aurais fini par avoir peur d’y entrer.
Tout le monde me l’a dit ici, Vladivostok est une ville dangereuse. Il y a des gangsters et de la criminalité de partout.
Moi j’ai passé douze jours ici, effectivement on ne peut pas dire que cette ville soit super accueillante au premier abord. Il faut dire qu’après la Corée, cela ne pouvait être que difficile. Quand on a commencé à me dire que cette ville était dangereuse, j’ai bien regardé autour de moi, et il est vrai que des hommes armés protègent toute les boutiques de la ville et que plus la boutique est importante et éloignée du centre ville, plus l’arme est puissante. Mais ce que j’ai trouvé de plus dangereux se fut d’essayer de traverser les boulevards. Sans rire, c’est vraiment super dangereux. Dès qu’un russe de Vladivostok commence à bien gagner sa vie, il achète un 4 X 4 d’occasion importé du Japon et il roule avec sa voiture à toute vitesse dans les rues de la ville sans se soucier ni des nids de poules ni des passants. Les soirs de pluies où je suis sortie faire des photos, cela battait des records de dangerosité. Cela a duré plusieurs jours comme cela où j’ai cru que l’ancienne génération n’acceptait pas de voir tous ces jeunes dans la rue, qui n’ayant jamais appris à faire par soi-même, passent le plus clair de leur temps à boire de la bière. Ils n’ont pas l’air très rassurant mais ce n’est pas d’eux qu’est venue le moment le plus critique pour moi.
Un jour où je traverse la grande place de la ville, je remarque qu’une scène annonce un concert pour le soir même. Je chercher et trouve le manager du groupe et lui explique que j’ai envie de venir faire des photos le soir autour de la scène. Il accepte et m’inscrit dans mon carnet ses coordonnées pour le soir. A vingt deux heures, je suis à nouveau sur la place. La scène fait environ trente mètres de large et de chaque angle face au public, une rangée de barrières de sécurités ont été installées jusqu’à la régie qui est à une quarantaine de mètre de la scène. Ce qui fait qu’un immense triangle juste devant la scène est interdit au public et est surveillé par un policier tout les deux mètres.
Je suis assez impressionné du monde qu’il y a, mais surtout de la deuxième rangée de policier que je rencontre plus loin dans la foule. Je pense qu’il y a environ 400 flics sur la place.
Au bout d’une bonne demi heure, je finis par en trouver un qui parle anglais. Je lui explique ce que je veux, et après une hésitation d’une dizaine de minutes, puis une absence d’un bon quart d’heure, il revient en me disant que c’est OK, puisque le boss a signé dans mon cahier.
Je fais le tour de la scène, et je shoote plein pot la star des années 80 qui a fait presque 10.000 Km depuis la capitale pour venir faire ce concert. Je shoote « Agatha Christie » à droite, à gauche, devant, derrière, la foule aussi qui est si loin de la scène. J’en suis peut-être à ma centième photo quand un gars m’attrape par le col de la chemise de manière carrément brutale. Je me retourne, il s’agit d’un flic. Il commence à me parler, en russe évidement, je comprends rien, je ne réponds rien.
Il est complètement bourré. Il sent l’alcool plein nez, et dès qu’il me parle une sale odeur sort de ce qui lui sert de bouche. Il devient de plus en plus agressif. Il me pousse vers l’arrière de la scène qui est complètement dans l’ombre. Je ne le lâche pas des yeux, je ne voudrais pas qu’il en profite pour amorcer un coup de poing que je ne pourrais pas éviter. Une femme vient s’interposer entre nous. Ils parlementent un moment, mais le mec ne lâche pas ma chemise. Le ton monte de plus en plus. Moi je dis toujours rien. Le mec doit finir par me poser une question intelligente, par ce que la fille s’arrête de parler et se tourne vers moi pour attendre elle aussi la réponse. Je ne parle toujours pas. Le mec se met à hurler, la fille ouvre grand ses yeux ébahit par la situation. Le gars me pousse encore un peu plus loin vers une zone qui est encore plus sombre. Là je me suis dit que j’allais vraiment passer un salle quart d’heure. Et coup de bol, le premier flic qui m’a laissé entrer dans la zone de sécurité, entend la scène, s’approche et me reconnaît. Du sourire qu’il a aux lèvres je comprends qu’il me jette dehors pour m’éviter pire, mais bon, il m’a vraiment jeté dehors. Mes esprits retrouvés au milieu de la poussière qui m’entoure, je m’éloigne de la scène apercevant quelques flics qui sortent du cordon de sécurité et ne voulant pas savoir si c’est pour moi ou pour quelqu’un d’autre, je me casse.
Me voilà au sixième. J’ai bien mérité une pause. Je m‘appuie contre la rambarde, souffle un peu et fouille mes poches. Dans l’une d’elle, je retrouve la carte de visite de M. Andrey Ur. SIDOROV. L’un des adjoints au maire de la ville que j’ai rencontré le jour de mon arrivée. Comme je ne trouvais rien facilement dans la ville, je suis allez à la mairie, et on m’a présenté à l’adjoint délégué au tourisme, à l’économie et aux relations avec les étrangers.
Un gars très sympa qui parle anglais qui m’a expliqué que j’étais obligé de prendre un hôtel ou de trouver quelqu’un qui m’héberge et qu’ensuite il fallait que j’aille au bureau d’enregistrement des étrangers signaler ma présence, mais que non, ici à Vladivostok il n’y a pas d’office de tourisme.
Une fois que j’ai eu rencontré Liuba, ou plutôt que Liuba m’est trouvé, nous sommes allez au bureau d’enregistrement. Le premier jour nous avons fait la queue dans trois bureaux différents pour savoir lequel était le bon. Quand on a eu trouvé le bon bureau, Liuba a pu prendre connaissance des papiers qu’il fallait pour mon enregistrement et nous sommes repartis car il était déjà trop tard. Liuba a préparé tout les papiers originaux et copies, et le lendemain nous sommes parties de la maison à sept heure du matin pour commencer la queue au bureau d’enregistrement. Le bureau n’ouvre qu’à 9h30. Nous passons donc quasiment deux heures sous un petit porche devant la porte du bureau, où le vent s’engouffre nous projetant dessus des gouttelettes de la pluie qui a démarrée. Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà quatre gars qui faisaient la queue. Plus tard Liuba m’expliquera que se sont des ouzbèks qui font du trafic avec les places de la file d’attente. En effet quand nous sommes arrivés, Liuba a voulue s’inscrire sur le papier de la liste sur lequel il y avait une série de noms, quelques places libres et à nouveau une série de noms. Elle s’inscrit à la première place libre et là les gars commencent à parlementer. Liuba s’énerve, déchire le papier et refait la liste uniquement avec les présents. Personne n’ose la contredire. Au fur et à mesure que l’heure avance, des gars arrivent et apprennent la nouvelle de la liste avec plus ou moins de bonne humeur. Il faut dire que certains ont peut-être payé pour envoyer quelqu’un faire la queue à sa place. La seule personne qui posera un vrai problème et engagera une discussion un peu forte avec Liuba, est une femme qui ne veut pas se laisser impressionner par la personnalité de mon hôte.
Neuf heure trente, la porte du bureau s’ouvre enfin, après qu’une vingtaine d’agent administratif soient rentrés et qu’à chacun Liuba ai demandé s’il était possible d’attendre à l’intérieur. Tout les refus consommés, nous pénétrons enfin dans le couloir qui sert de salle d’attente devant la petite dizaine de bureau. Liuba continue de faire respecter sa liste d’attente au risque d’énerver les agents administratifs. Les ouzbèks eux, n’élèvent plus la voix, ils risqueraient de se faire mettre à la porte en cas de problème. L’un d’eux m’explique en anglais qu’ils viennent ici pour du travail au noir. C’est loin de chez eux, mais on gagne tellement d’argent ici. Et puis c’est plus facile qu’en Europe puisque tout les ouzbèks parlent le russe.
Nous rentrons une première fois dans le bureau. L’agent administratif prend connaissance du problème, j’ai deux jours de retard pour mon enregistrement. Elle consulte mon passeport et note que sur mon visa, j’ai signalé à l’ambassade de Russie que j’avais réservé un hôtel. Il me demande donc mon voucher. Je fais mine de rien comprendre, le voucher je l’ai acheté sur internet pour 30 $. Cela m’a permis d’avoir mon visa, mais l’hôtel n’existe pas et il de toute façon l’adresse était à Moscou.
Au bout d’un moment elle renonce à me poser la question et indique à Liuba qu’il manque juste 5 photocopies. Nous ressortons, nous frayons un passage au milieu du couloir bondé et allons dans un magasin faire les photocopies complémentaires. Nous retraversons le couloir, Liuba pénètre dans le bureau entre deux personnes, brouhaha dans le couloir, mais ça passe. Je la suis et nous ressortons définitivement avec le tampon officialisant mon installation chez elle durant tout mon séjour. Quelques « good luck » plus loin, nous sortons de l’immeuble et rentrons à la maison. Liuba m’explique alors qu’il est trop tard pour essayer d’obtenir une prolongation de mon visa aujourd’hui, nous ferrons cela demain. Oui mais demain c’est samedi, il faut donc attendre lundi.
Entre-temps j’ai rencontré le professeur de français de Natacha, Elena. L’une de ses chefs, Marina, connaît plein de monde en ville et il semble que l’on puisse utiliser ce réseau pour obtenir une extension de mon visa.
Moi je propose que dès le lundi matin, je retourne à la mairie voir M. SIDOROV puisqu’il m’avait proposé son aide. J’y vais, le rencontre à nouveau et lui explique que mon visa pour la Russie n’est valable que jusqu’au 4 septembre, que je suis arrivé très tard à Vladivostok et que je voudrais une prolongation de mon visa. Il passe un coup de fil par téléphone posé sur son bureau, c'est-à-dire trois. Et m’explique la procédure officielle en m’indiquant qu’en principe cela devrait marcher puisqu’il a passé plusieurs coups de fils.
Je le remercie, sort de son bureau et appelle Elena. En fait elle est avec Marina et cette dernière connaît très bien M. SIDOROV. Elle pense que si je suis la procédure officielle, cela ne donnera rien, aussi elle rédige une lettre qu’elle veut faire signer à M. SIDOROV pour argumenter ma demande. La lettre explique que je suis photographe, que je prépare un livre sur Vladivostok et que je n’ai pas terminé mon travail, qu’il faudrait que je puisse rester quinze jours de plus. M. SIDOROV est un peu surpris de me revoir l’après-midi même dans son bureau en compagnie d’Elena, mais il accepte de bon cœur de signer la lettre. Problème, la personne qui a le tampon officiel n’est plus là, il faudra revenir le lendemain matin récupérer le papier.
Le lendemain et quelques remerciements plus tard, j’ai enfin la lettre à l’en-tête de la ville de Vladivostok, signé de l’adjoint délégué aux tourismes et aux affaires avec l’étranger, demandant une prolongation de mon visa. Nous avons rendez-vous à dix heure avec Liuba et Elena au bureau d’enregistrement qui n’est pas le bon. A onze heure et demie nous sommes dans le bon bureau, mais la lettre n’y fera malheureusement rien, refus catégorique de l’officier administratif, pas de prolongation de visa pour les touristes. Nous ressortons du bureau, il reprend sa partie de Pac Man sur son ordinateur.
Voilà le dur sentiment d’amertume que j’ai eu de la Russie. Rien n’est possible avec l’administration russe. Je pense que les habitants de Vladivostok ne sont malheureusement pas prêt de voir ouvrir un bureau du consulat français dans leur ville, et que M. SIDOROV n’est pas prêt d’obtenir une ouverture de ligne directe entre Paris et Vladivostok même en alliant Air France, Aeroflot et Vladivostok Air.
Ce dernier souvenir m’a fait arrivé jusque devant la porte de Liuba. Quand je sonne, je l’entends qui arrive en courant pour m’ouvrir. Elle a déjà rangé quasiment tout ce que nous avions sortis pour la soirée. Elle est impressionnante d’énergie. Elle n’a que quatre mots d’anglais à son actif, mais avec volonté, nous sommes arrivés à discuter tout les deux. Et j’ai appris plein de chose sur cette femme qui vit toute seule à Vladivostok. Son mari, Nick est marin, il est parti pour six mois sur un navire qui fait du transport de marchandises entre Vladivostok, la Corée et le Japon. Son fils, Denis est à Pékin où il fait des études. Elle, elle reste ici à Vladivostok, dans cette ville qu’elle n’aime pas, attendant que ses hommes rentrent. Pour seule compagnie elle a Juggea, sa chienne qu’elle a trouvée dans la rue il y a dix ans, et ses pigeons aussi, qu’elle nourrit tous les jours depuis sa fenêtre. Il y en a un, le blanc, qui est entré chez elle un jour par la fenêtre et qui avait les deux pattes attachées par du fil. Liuba l’a détaché et depuis il la suit toute la journée, d’une pièce à l’autre en changeant de fenêtre.
Tous les matins, elle se lève et fait un bain de bouche à l’huile d’olive de 5 mn montre en main. C’est bon pour les dents et les gencives. Pendant ce temps, ou après parfois, elle fait des exercices de gymnastiques. Mouvement des bras, torsion du buste, descente en avant jusqu’à faire toucher ses mains au sol. Elle se place dans sa chambre face à la fenêtre avec la vue sur la ville.
Elle aime son Dieu mais pas les prêtres, les yaourts naturels et pas ceux dans des petits pots en plastiques qui sont plein de conservateurs et d’arômes artificiels. Elle aime sa poudre à laver la vaisselle qui contrairement au produit liquide d’aujourd’hui, ne fait pas mal à l’estomac si tu rinces mal la vaisselle. Elle n’aime pas s’asseoir à côté du micro onde s’il est branché, même s’il ne fonctionne pas. Elle n’aime pas ce qui passe à la télévision aujourd’hui : SEXE, SEXE, SEXE, KILL, SEXE. Elle n’aime pas les jeunes d’aujourd’hui, sauf mes amis qui téléphonent chez elle. Elle n’aime pas que je mange que deux blennies (crêpe fourrée à la viande hachée et frit dans l’huile) au lieu de trois le matin au petit déjeuner. Elle n’aime pas qu’à trente ans, je sorte en ville avec mon pantalon pat d’eph, que je rentre après 21 heure ou pire, que je veuille sortir après 21 heure. Elle n’aime pas cuisiner même si elle passe plusieurs heures par jours dans sa cuisine. Elle n’aime pas la cuisine à l’huile d’olive, elle n’a pas aimé mes aubergines farcies. Elle n’aime pas les photos de nuit où l’on ne voit que des petits points qui brillent. Elle n’aime pas que je la prenne en photo de près car elle a soixante ans et elle est vielle. D’ailleurs elle n’aime pas vieillir.
Dans sa cuisine, il y a une petite radio accrochée au mur très haut. Si haut que pour la mettre en marche ou l’arrêter elle est obligée de monter sur une chaise. La radio n’a qu’une seule station : Moscou. Le matin au petit déjeuner elle se réveille avec les informations de trois heures du matin de la capitale.
Un jour elle m’a montré des photographies de sa vie. Quand elle a eu six ans, elle a perdu son père. A douze sa mère. Elle a cinq sœurs dont deux jumelles, plusieurs neveux et nièces. D’un premier mariage, elle a eu une fille Silvyatealenen qui est naît en 63 et dont le père est mort. Sa fille habite très loin de Vladivostok et elle ne la voit pas beaucoup.
A dix huit ans elle conduisait des grues sur les chantiers, elle a fait cela pendant dix ans. Puis elle a travaillé dans un bureau d’architecture où elle s’occupait des plans. A la fin de sa carrière, elle est arrivée à entrer dans l’administration de la ville où elle travaillait au bureau de l’urbanisme. Elle a beaucoup aimé ce dernier métier mais pas les gens avec qui elle travaillait.
Cela faisait deux jours et trois nuits que j’étais arrivé à Vladivostok quand nous avons fait connaissance. La première nuit je l’ai passé dans une station service près de l’aéroport, les deux suivantes entre des immeubles d’une vielle résidence perchée sur l’une des collines de la ville. C’est là que Liuba est venue me parler, le matin du troisième jour. C’est la première personne de la ville qui m’a adressée la parole. Elle s’amusait de me voir plier mes affaires sous ma tente. Je lui ai demandé où dans la ville je pouvais laver mon linge et moi aussi par la même occasion, elle m’a invité chez elle et j’y suis resté dix jours. Je lui suis éternellement reconnaissant de l’aide qu’elle m’a apportée. Grâce à elle j’ai pu prendre le temps de découvrir cette ville que je trouve aujourd’hui fantastique. Et même si j’ai dû quitter la ville précipitamment puisque je n’avais plus de temps sur mon visa, j’espère que je pourrais retourner là bas pour poursuivre mes découvertes et approfondir mes rencontres.
Nous partageons un dernier thé – prononcez T.I.A comme c’est écrit dans le dictionnaire – nous ne parlons plus. Liuba a réussi à trouver un bus de touriste qui par en Chine cette nuit à quatre heure du matin, c’est le seul moyen que j’ai de quitter la Russie avant la fin de validité de mon Visa. Mes bagages sont prêts, il est l’heure.
Cbrog on tour…
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